Aller au contenu principal

Le bel âge

On l’appelle le bel âge. Je me demande franchement d’où vient cette expression. Évidemment c’est possible de bien vieillir, mais quand même, devenir vieux n’est sûrement pas une partie de plaisir. On fait graduellement le deuil de tout, qu’on le veuille ou non. Notre vigueur, notre santé, notre adresse, nos proches, notre indépendance, notre beauté, nos amours, jusqu’au coup de gong final, notre vie. Pourtant, je peux m’imaginer parfois ce que « bel âge » pourrait signifier.

L’homme sur la photo était à un mariage que j’ai photographié. C’était le grand-père du marié. Durant une bonne partie de la soirée, il était simplement installé sur un banc un peu à l’écart et observait la foule en silence. Sa mobilité réduite et son âge l’obligeaient manifestement à rester ainsi. De temps en temps, quelques personnes venaient lui faire la conversation. Il était en parfait contraste avec les autres invités autour de lui qui s’activaient tous à boire, à manger et à discuter, comme le veux bien sûr la nature de l’événement.

Il y a quelque chose de beau dans ces hommes et ces femmes qui flétrissent. Une sorte de beauté qui touche profondément, parce qu’elle est humaine. Elle traduit ce qu’on pourrait appeler une grande vérité dans cet univers, que rien n’est éternel, que toutes les choses naissent et meurent, et que c’est bien ainsi. C’est le genre de beauté qui ouvre le coeur et qui rend ce dernier infiniment tendre et vulnérable. Cette même beauté qu’on perçoit par exemple lorsqu’on regarde un nouveau-né, un animal blessé ou un infirme. Je ne crois pas que ce soit de la pitié.

L’autre jour, j’étais arrêté à un feu rouge, et un homme avec une marchette traversait la rue d’un pas saccadé et difforme. Je l’observais traverser la rue, chaque pas lui demandant un grand effort, tout à fait digne malgré son corps ingrat, vivant son quotidien comme n’importe qui, tout simplement parce qu’il n’a pas le choix. Je ressentais cette incroyable chance d’avoir un corps en santé, et surtout la malchance de cet homme, son courage, sa volonté de vivre malgré tout. Et puis j’ai senti quelque chose en moi fondre, s’attendrir, échapper tout à coup au manège des pensées qui m’isole et m’empêche de voir et d’entendre pour vrai. Je n’avais pas pitié de cet homme. Je le trouvais fort, beau, touchant. Ça n’a rien à voir avec qui il était, plutôt avec ce qu’il représentait. Simplement, un amour qui fait tomber toutes frontières entre soi et les autres, qui nous connecte, quoi.

Le bouddhisme tibétain appelle bodhichitta cette région en nous qui nous fait voir les choses telles qu’elles sont et qui nous permet de voir au-delà du voile de la séparation, de constater que toute chose n’est qu’une. Réaliser qu’il ne sert à rien de s’accrocher aux choses et de constamment chercher une terre ferme sous nos pied, car rien de tout cela n’est là pour durer, nous inclus.

Les vieux sont sans doute tous de grands professeurs.

4 réponses »

  1. Heu… wow Nicola ! Ta photo m’a d’abord intriguée puis, par curiosité, j’ai lu ton texte. D’une traite. J’aime. C’est beau, intelligent et tellement vrai ! Good job. 🙂

  2. Salut Émilie! Wow, merci d’être passé par ici et aussi pour ce beau commentaire. 🙂 Ça change aussi de nos discussions « professionnelle » hein? ahahahah. Au plaisir de te relire quelque part. 🙂

  3. T’es en train de lire de la philosophie bouddhiste ou quoi? « Simplement, un amour qui fait tomber toutes les frontières entre soi et les autres, qui nous connecte quoi. »… Tu ne trouves pas que la photographie force à « voir » peut-être, à accorder une importance à ce qui te trouve devant toi, à t’imposer d’observer même…ce qui peut paraître tellement familier et quotidien… En-tout-cas, c’est merveilleux d’avoir toutes ces réflexions…et elles passent par le regard, directo del corazon…

  4. Ah ça fait longtemps que j’en lis. Le bouddhisme m’intéresse depuis une dizaine d’année, je suis en train de penser à me trouver un professeur là… un guide ché pas. Oui,il y a définitivement quelque chose dans la photo, qui nous encourage à regarder et pas seulement voir, à saisir aussi la nature éphémère des choses, et toutes ces images qu’on prend, qui ne sont que des traces, des ombres. 🙂 Je me souviens que quand j’ai commencé la photo,j’ai réalisé à quel point il y avait beaucoup de places autour de moi que je n’avais jamais pris le temps de regarder. Après je me suis dit ça des gens. Je me prends souvent à sourire en regardant une photo sur mon appareil, les gens pensent des fois que je ris d’eux mais je suis juste, je sais pas, ému, ou touché. 🙂

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Bienvenue

Je partage ici mes expériences comme photographe. Une façon pour moi d'offrir un aperçu de mon métier au fil du temps, et de pouvoir échanger sur celui-ci. En français et en anglais. Bonne visite!

Welcome

This blog is a place to share my experiences as a photographer. It's a way for me to show some of my work day by day. Have a nice stay! In french and english.

Commentaires récents

Catégories

%d blogueurs aiment cette page :